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Fondation d'entreprise MMA des Entrepreneurs du Futur
 
 
 
24/07/2020
André Letowski 
Ailleurs 

Les créateurs d’entreprise issus des quartiers politique de la ville

Si leur profil est souvent comparable avec les autres créateurs, ils pâtissent des contraintes propres à ce type de quartier (image, clientèle restreinte…), mais aussi du fait de leur origine sociale (culture, réseau, formation…).
 “Dans la première étude publiée en 2016 (« Entreprendre dans les quartiers »), constat avait été fait que les quartiers politique de la ville (QPV) abritaient des entreprises pas si différentes des autres, mais très locales et peinant à rayonner au-delà de leur territoire d’implantation. Cette nouvelle étude approfondit ce travail avec des sources statistiques et qualitatives plus riches, se focalisant en particulier sur la création d’entreprises au cours de leurs 3 premières années.”

Quelques éléments de cadrage

En termes d’établissements
  • 197 100 établissements en 2016 (en hausse de 14,7 % au regard de 2014 et de 4 % au regard de 2015) ; en 2016, ce sont 43 700 nouveaux établissements dont 40 % sous forme d’autoentrepreneurs.
     
  • Une densité faible : 40,6 établissements pour 1 000 habitants en 2016 (vs 78,6 hors quartiers situés en “autres unités urbains englobantes”) ; et moins de création en % de la population active (1,7 % vs 2,2).
     
  • L‘enquête de l’AFE (Agence France Entrepreneurs) de 2018 a montré que les habitants des QPV étaient plus éloignés de l’univers entrepreneurial, et moins incités à devenir entrepreneurs (par rapport à la moyenne nationale).
Qui sont les “créateurs classiques” des QPV (60 % des créateurs) ? Quelles différences marquantes avec la moyenne nationale (sources sine 2014, 2017, rapport ONPV 2018) ?
  • 20 % sont le fait de ressortissants étrangers (vs 8) ; ils sont moins diplômés de niveau bac et au-delà (55 % vs 63) ; ils sont un peu plus nombreux dans la tranche d’âge de 30-45 ans (50 % vs 46). Mais pas plus sans emploi (40 % pour les 2) et pérennes au même niveau à 3 ans (77 % vs 74).
     
  • En termes d’activité, ils créent plus souvent dans le groupe commerce/HCR/transports (40 % vs 29), et dans la construction (19 % vs 14), moins dans les services (27 % vs 38). Mais les projets nécessitant moins de 6 000 € sont aussi nombreux (46 % vs 45). Ils créent par ailleurs moins en société ; ce que l’on observe chez les créateurs observés 4 ou 5 ans après la création (61 % ont choisi la société vs 76 pour les hors QPV).
Qui sont les créateurs autoentrepreneurs (40 % des créateurs selon rapport ONPV et DGE 2016 vs 30 pour les hors QPV) ? Les différences marquantes sont proches de celle des créateurs classiques, avec quelques différences telles que davantage de “sans emploi” (64 % vs 49).

Les autres différences se retrouvent proches des créateurs classiques observées ci-dessus : davantage de ressortissants étrangers (15 % vs 9 en moyenne nationale), davantage de sans diplôme (17 % vs 12) ; un peu plus de 30-45 ans (45 % vs 41), mais une meilleure pérennité à 3 ans (48 % vs 36), plus de création dans la construction (15% vs 9), mais une faible différence pour la création dans le groupe commerce/HCR/transports (28 % vs 25) et moins aussi dans les services (37 % vs 43).

Les entrepreneurs situés en ZFU ont plus d’expérience que les entrepreneurs en QPV. Ils sont plus diplômés et plus formés ; ils sont plus âgés, plus issus de formation supérieure.

Ils se définissent plus souvent comme un « chef d’entreprise », sont plus dynamiques sur le développement de l’entreprise, que ce soit en termes d’embauches, de prospection commerciale, de coopération avec d’autres entreprises ou bien d’investissements. Ils sont aussi plus présents sur le secteur des services.

Quelques caractéristiques des populations des QPV : un taux de pauvreté élevé (42,6 % vs 14,5) ; un taux d’emploi plus faible notamment chez les plus de 25 ans (chez les 25-54 ans, 55 % vs 81 et chez les 55-64 ans 37 % vs 62) ; 40 % ont moins de 25 ans (vs 30).

La survie des créations à 3 ans
Hors QPV, plus un entrepreneur est diplômé, plus son entreprise a de chance de survie à 3 ans, une relation qui ne se vérifie pas statistiquement en QPV, probablement du fait de la prédominance de secteurs comme la construction ou le commerce.

Le pourquoi du choix de la création

Leur volonté d’entreprendre s’ancre dans le constat que le salariat peu qualifié est devenu synonyme de précarité et de faibles perspectives de mobilité verticale. Face à cela, ils se tournent vers la création d’entreprise, un moyen de retrouver de la maîtrise sur leur trajectoire professionnelle ; Il ne s’agit pas tant de faire un autre métier que de prétendre à un statut valorisant leurs compétences, permettant une reconnaissance économique et sociale”.

Leur principale ressource est la familiarité avec une population et des territoires dans lesquels d’autres entrepreneurs s’aventurent peu. Ils ont les codes et les relations permettant de s’implanter au sein des quartiers populaires. Ils peuvent compter sur une forte solidarité de leur groupe familial étendu et de leur réseau amical, dans lequel ils trouvent certaines compétences, un accompagnement, mais aussi un premier marché.

Ils mettent également en avant les vertus de la socialisation spécifique qu’ils ont reçue : “venir des quartiers », c’est avoir un dynamisme, une ténacité que d’autres n’ont pas.

Les conditions au démarrage, une plus grande fragilité économique

Les foyers des entrepreneurs des quartiers prioritaires sont plus dépendants des revenus qu’ils génèrent grâce à leur entreprise : 57 % n’ont aucun autre revenu (vs 39), 35 % seulement pouvant compter sur le revenu du conjoint (vs 56).
Pour les entrepreneurs en régime micro-entrepreneurs, 58 % (vs 49) étaient sans emploi (35 % au chômage vs 28 et 23 % inactifs vs 21) avant leur projet de création en QPV.

Les entreprises des QPV pérennes entre 4 et 5 ans d’existence ont débuté avec nettement moins de moyens que les autres hors QPV : la mise de départ des entreprises en QPV est en moyenne de 27 900 € (vs 44 500 €) ; 26 % des projets ont démarré avec moins de 2 000 € vs12 %, alors que 33 % des hors QPV ont démarré avec 2 000 à 8 000 € (vs 24 % en QPV) ; ceci étant, 42 % en QPV ont investi entre 8 000 et 100 000 €, comme 39 % hors QPV ; mais ces derniers sont 16 % à avoir investi au moins 100 000 € et plus (vs 8 pour les QPV) .

Il faut ajouter à la fois l’absence de réseau et les barrières psychologiques (estime de soi) et dépasser les stéréotypes négatifs, entretenus sur eux et les territoires dont ils sont issus.

La création d’entreprise s’accompagne pour eux d’un sentiment d’insécurité et de fragilité important : entrer dans une banque pour demander un prêt, construire un business-plan, identifier les acteurs susceptibles de les accompagner…, c’est une entrée en terre inconnue pour laquelle ils ne sentent pas équipés. Faute de connaissances et de compétences spécifiques, ils s’en remettent à leurs qualités humaines, notamment à leur détermination.”

Les obstacles rencontrés sont vécus comme mettant en risque leur entreprise pour 59 % vs 41.

L’absence de formation à l’entrepreneuriat : seuls 35 %, comme les autres créateurs se sont formés au cours des 3 premières années suivant la création de leur entreprise; mais s’ils l’ont surtout pratiqué dans le métier technique (78 %), ils ont peu sollicité des formations dans le commercial, le marketing, la communication (web) 21 % vs 26.

Autre difficulté : la relation avec les banques

60 % ne prennent pas contact avec leur banque à la création de leur entreprise (vs 49 % hors quartiers). Le niveau de satisfaction souvent dégradé des entrepreneurs des quartiers envers leur banque (score de satisfaction de 68 % vs 79), participe à cette prise de distance.

Le recours à l’emprunt est peu pratiqué (22 % vs 29). Ce non recours s’appuie aussi sur des raisons culturelles, se tournant vers d’autres alternatives (ex. tontines). Pourtant ceux qui ont sollicité des emprunts ont de meilleurs scores de pérennité à 3 ans (83 % contre 70 pour qui n’a pas contracté d’emprunt).

Le quartier est un marché limité, et suscite des projets de moindre envergure

Pour 46 % leur entreprise est localisée dans un QPV.

Pour 54 % des créateurs 4 ou 5 ans après la création, le chiffre d’affaires HT est au plus égal à 15 000 € vs 40 % pour les hors QPV ; le chiffre d’affaires moyen est de 61 000 € vs 113 000 €.

Internet, peu offrir un rôle de facilitateur en jouant l’effacement des questions liées à l’origine sociale dans le développement des business en ligne. Le phénomène de « plateformisation » peut être un premier pas vers l’entrepreneuriat (exemple des VTC et livraisons à domicile).

Lorsqu’on leur demande s’ils souhaitent changer le lieu d’implantation de leur entreprise, 39 % répondent par l’affirmative (vs 25) ; l’environnement économique (39 % vs 30), l’accès à la clientèle (24 % vs 9) et la sécurité (19 % vs 14) expliquent ce souhait.

Leurs ressources clés

  • Une détermination forte, et une solide combativité ; mais si au moment de la création, les entrepreneurs des QPV sont relativement moins focalisés sur l’objectif d’assurer leur propre emploi et plus sur celui d’en développer, après 4 à 5 années d’existence, ils semblent devenir plus « conservateurs » envisageant moins le développement du chiffre d’affaires (44 % vs 57 pour les hors QPV), moins l’amélioration de leur rentabilité (22 % vs 37), moins le développement des effectifs (11 % vs 16) et plus la stabilité (31 % vs 25) ou le fait de devoir redresser, ou fermer l’entreprise (15 % vs 10).
     
  • Une bonne compréhension de leur entourage,
     
  • De la persévérance, du dynamisme et de la débrouillardise,
     
  • Une opportunité lorsque ces marchés restent délaissés,
     
  • Le réseau familial étendu constitue la ressource la plus spontanément citée; ils y trouvent à la fois leurs compétences, le mentorat, et les soutiens extérieurs; l’entrepreneur est une figure modèle et tutélaire,
     
  • Une solidarité ancrée dans l’activité de l’entrepreneur.

Le rapport à l’accompagnement

Tout comme les autres créateurs, une minorité a été accompagnée lors du montage du projet par une structure dédiée à la création (22 % vs 25), ou un spécialiste (19 % vs 20) ; plus souvent par l’entourage personnel (35 %) ou l’entourage professionnel (9 % pour les deux situations) ; le montage sans aide a concerné 41 % (vs 40).

Au cours des 3 premières années, 62 % (dans les 2 situations) n’ont sollicité aucun conseil, 22 ou 23 % celui de l’entourage familial , peu celui de professionnels avec des fréquences propres aux 2 situations ( organisations professionnelles 10 %, réseaux d’entrepreneurs 8 %, réseaux consulaires 4 %, autres structures d’appui 4 %).

Pourtant les créateurs en QPV sont plus nombreux à estimer avoir manqué de conseil lors du montage du projet (27 % vs 18), lors du lancement de l’entreprise (18 % vs 13), par la suite (16 % vs 13).

Un zoom sur les femmes entrepreneurs des QPV

Elles sont plus jeunes et plus diplômées que les hommes des QPV, mais visent au démarrage la création de leur emploi, avec peu de moyens; plus que les hommes, elles étaient sans emploi avant la création. Leur clientèle est très locale (74 % vs 72 les autres femmes et 61 les hommes QPV).

Leur niveau de diplôme et leur appétit de formation sont proches de ceux des femmes hors QPV. Elles sont plus diplômées et se forment nettement plus que les hommes en QPV dans les 3 années suivant la création de leur entreprise (46 % vs 30 pour les hommes en QPV).

Si les femmes entrepreneures (en QPV et ailleurs) souhaitent en premier lieu assurer leur propre emploi auprès d’une clientèle encore plus locale (74 % contre 61 % pour les hommes en QPV), elles sont un plus nombreuses que les hommes à montrer une volonté d’accroître fortement leur activité au cours des trois années suivant la création (24 % vs 20).

Les entreprises des femmes entrepreneures en QPV présentent des scores de pérennité élevés à 3 ans, semblables à ceux des hommes en QPV (77 %) et légèrement supérieurs à ceux des femmes hors des quartiers (77 % vs 72).

Zoom sur les entreprises qui sur ou sous performent, une situation proche pour les QPV et les hors QPV

Celles qui ne sont pas pérennes (22 % à 3 ans vs 25 les hors QPV)
On y trouve davantage de moins de 30 ans ; plutôt des diplômés des filières techniques ; des primo-créateurs, motivés par la création de leur propre emploi, avec peu de moyens financiers au démarrage, peu de recours à l’emprunt (autofinancement) et peu de recours à des services extérieurs.

Celles qui surperforment (21 % à 3 ans, vs 19 les hors QPV)
On y trouve davantage de 30-40 ans ; davantage d’hommes; davantage de diplômés de filière générale ; davantage de créateurs à nouveau; en recherche d’opportunité de développement; avec plus souvent des associés ; davantage de recours à l’emprunt avec des montants élevés d‘investissement et à des prestataires extérieurs ; davantage de clients régionaux.

Pour en savoir davantage : https://www.bpifrance.fr/

Source : "Entreprendre dans les quartiers: libérer tous les potentiels", Bpifrance, Terra Nova, JP Morgan, juin 2020
Méthodologie : l’étude fait appel à :
• Une extraction et une analyse des données d’entreprises géolocalisées en quartiers sensibles à partir de la base SINE INSEE.
• Des données disponibles pour le suivi de deux cohortes Sine : 40 000 entreprises et 40 000 micro entrepreneurs, sur 2014 et 2017 (données 2019 non encore publiées). Les données SINE INSEE permettent d’analyser des données à deux périodes de la vie d’une entreprise, au moment de sa création (données 2014), et 3 ans après (données 2017).
avec la constitution de 3 sous-échantillons d’analyse (excluant les filiales de grands groupes et sociétés) : QPV (1 226 entreprises et 757 micro-entrepreneurs), ZFU (452 entreprises et 97 micro-entrepreneurs) et hors quartiers (37 889 entreprises et 37 399 micro-entrepreneurs), correspondant au reste des territoires en France, y compris DOM TOM.
L’étude utilise aussi les résultats de l’Enquête quantitative réalisée par le cabinet TMO Régions de juin à septembre 2019, par un questionnaire téléphonique de 15 minutes opéré auprès des dirigeants de 350 entreprises situées en QPV et 350 hors des QPV (communes comprenant un QPV néanmoins), auprès d’entreprises pérennes ayant entre 4 et 5 ans d’exercice dans toute la France.
Elle est complétée par une enquête qualitative via des entretiens réalisés par Bpifrance Le Lab, entre mai et septembre 2019 auprès de 8 experts / chercheurs, 6 responsables/conseillers de réseaux d’accompagnement situés en QPV et de 20 entrepreneurs issus des quartiers prioritaires ou encore en activité au sein de ces quartiers.
 
André Letowski est expert en entrepreneuriat, en petites et très petites entreprises. Il publie une note mensuelle regroupant une sélection brute ou retravaillée et commentée des corpus statistiques français, des enquêtes et publications concernant le domaine des TPE, PE et PME.




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