Les chiffres montrent une augmentation significative des trajectoires entrepreneuriales ces dernières années. Que révèlent-ils vraiment ?
Avant d’éclairer cette augmentation, il faut d’abord la relativiser. Une proportion non négligeable des immatriculations ne se traduit jamais par une activité économique réelle et le régime de la micro-entreprise recouvre souvent une réalité plus proche de l'auto-emploi que de la création d'entreprise au sens classique. À cela s'ajoute un phénomène de destruction créatrice : le nombre record de créations masque aussi un nombre record de cessations d’activité, particulièrement visible en 2025.Derrière les chiffres, se dessine une montée de la pluriactivité (slashing) et, en creux, une certaine précarisation du salariat traditionnel. Pour beaucoup d’entrepreneurs, développer une activité annexe est devenu une nécessité pour compenser la détérioration des conditions de l’emploi classique. Ce mouvement acte la fin d'une frontière étanche entre salariat et indépendance, au profit d'un continuum où les deux formes d'emploi se mélangent : cumuls d'activités simultanés, mais aussi allers-retours de plus en plus fréquents tout au long d'une carrière, du salariat vers l'indépendance, puis retour au salariat.
Cette porosité croissante entre les statuts pose d'ailleurs un problème que les seules statistiques ne montrent pas : notre système de protection sociale - maladie, maternité, chômage, retraite - a été pensé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour des carrières linéaires. Cette discontinuité statutaire crée des frictions et des trous dans la protection de ces nouveaux travailleurs, un défi que le législateur devra impérativement corriger à l’avenir.
Observe-t-on une évolution de l’entrepreneuriat chez les nouvelles générations ?
Il faut se méfier de la notion de « jeune génération » : les jeunes ne forment pas un bloc homogène et les attentes diffèrent selon qu'on est très diplômé en milieu urbain ou sans diplôme en zone rurale. Le discours sur la « grande démission des jeunes » post-Covid s'est d'ailleurs révélé statistiquement faux, n'étant qu'un simple effet de rattrapage d'une rotation de l’emploi bloquée pendant la crise sanitaire.Cela dit, 2 dynamiques se dégagent nettement. D'un côté, un entrepreneuriat de nécessité : pour certains jeunes, notamment d'origine étrangère ou confrontés à des discriminations à l'embauche, entreprendre reste le seul moyen de valoriser leurs compétences sur le marché du travail. De l'autre, une véritable quête d'autonomie, portée par l'attente d'un travail inclusif, respectueux de l'environnement et vécu comme un espace d'apprentissage continu.
La rupture culturelle ne se situe donc pas dans un rejet du travail, mais dans le refus d'un cadre salarial trop rigide pour répondre à ces aspirations.
Ces évolutions tiennent-elles au regard de la société ou aux motivations et aux pratiques de ces nouveaux entrepreneurs ?
Les 2. Il y a 20 ans, l’écosystème public et financier se méfiait des jeunes créateurs, jugeant qu'entreprendre exigeait une longue expérience métier. Cette défiance s'est dissipée avec l'essor du digital et des services : on reconnaît aujourd'hui aux jeunes une capacité à percevoir plus tôt les signaux faibles et les besoins émergents de la société.Du côté des pratiques, le changement est flagrant : l'entrepreneuriat devient plus collectif. Là où les générations précédentes, plus individualistes, se méfiaient des associations, les nouveaux entrepreneurs n'hésitent plus à s'associer à deux ou trois, ou à s'inscrire dans des dynamiques collectives.
Face à l'idée que le travail doit faire sens et ne peut se résumer à une performance financière individuelle, de plus en plus de porteurs de projets se tournent vers des modèles de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS). Les coopératives et les SCOP permettent depuis longtemps de partager le risque et de gouverner démocratiquement ; les SCIC (sociétés coopératives d'intérêt collectif) vont encore plus loin en associant salariés, clients et collectivités publiques autour de l'intérêt général. Elles démontrent qu'il existe d'autres voies que le modèle capitaliste classique pour entreprendre.
Changent-elles la façon dont on devrait accompagner les entrepreneurs ?
L'écosystème d'accompagnement (boutique de gestion, banques, organismes de microcrédit) doit opérer sa propre révolution culturelle. Accompagner demande aujourd’hui de nouvelles compétences : savoir conseiller un collectif de fondateurs plutôt qu'une personne seule, comprendre les besoins spécifiques d'un travailleur pluriactif et intégrer desprojets où le sens et l'utilité sociale priment parfois sur la pure rentabilité financière.
Dans le domaine de la recherche, ce sont d’abord les sciences de gestion qui s’intéressent au phénomène l’entrepreneuriat et aux conditions d’amélioration des performances économique. En tant que sociologue, mon intérêt pour l’entrepreneuriat est différent puisqu'il vise à l’observer comme un fait social permettant de comprendre ce qu’il raconte sur l’évolution de notre société. Il s’agit là de tout l’intérêt de ma collaboration avec la Fondation MMA.
En soutenant la recherche et en faisant évoluer les outils d’analyse de données, tout en produisant une connaissance scientifique solide et actualisée sur les mutations du travail, la Fondation MMA permet à l’ensemble des acteurs qui accompagnent les entrepreneurs d’adapter leurs pratiques et de fonder leurs actions sur des bases bien plus robustes.
Crédit photo : Joelle Lé