Début janvier, son film Responsables a été projeté devant une centaine de dirigeants lors d’une plénière du CJD Paris, avec le soutien de la Fondation MMA des Entrepreneurs du Futur. L’occasion de revenir avec lui sur son parcours, les coulisses du film et la place de l’humain dans la responsabilité des entreprises.

Qu’est-ce qui vous a conduit à réaliser ce documentaire ?
Ce documentaire est né d’un pari ambitieux : décrocher une interview exclusive d’Yvon Chouinard, le fondateur de Patagonia. Tout a commencé lorsque Marie Ouvrard, productrice du film, m’a présenté son livre Let My People Go Surfing. Elle s’est dit : "Ce serait génial qu’on fasse un documentaire sur la responsabilité des entreprises, mais à travers la quête de cette interview." C’était un vrai défi car tout le monde savait qu’il n’accepte aucune interview.On s’est donc lancés avec cette idée en tête : obtenir cet entretien, et, en chemin, rencontrer les personnes qui ont influencé Yvon Chouinard ou qui pourraient nous parler de la responsabilité en entreprise, de sa vision, et de la manière dont elles interprètent son travail. Finalement, nous n’avons pas obtenu l’interview d’Yvon Chouinard, mais nous avons pu échanger avec son neveu, Vincent Stanley, directeur de la philosophie de Patagonia.
Qu’est-ce qui vous a poussé à explorer la question de la responsabilité des entreprises ?
Avant ce film, j’avais réalisé plusieurs documentaires sur le burn-out, la semaine de quatre jours et d’autres sujets liés aux mutations du travail. La responsabilité des entreprises revenait sans cesse dans nos discussions, mais nous voulions l’aborder avec un traitement plus approfondi qu’un format court sur nos réseaux. Un documentaire de 52 minutes nous permettait d’explorer cette question en profondeur et d’organiser des projections et débats.« À quoi sert une entreprise ? » : cette question ouvre le film. Pourquoi ?
Quand Marie m’a proposé ce projet, je dois être honnête, je n’étais pas expert du sujet et j’étais même sceptique sur l’idée qu’une entreprise puisse être véritablement responsable.Cette question a donc été mon point de départ. En écrivant le film, j’ai voulu poser cette question à toutes les personnes que je rencontrais : économistes, auteurs, chefs d’entreprise… Même ceux qui ne figurent pas dans le film ont été interrogés. Je voulais voir si des similitudes se dessinaient dans leurs réponses, s’il existait une vision commune de ce que devrait être une entreprise.
Pourquoi avoir choisi le format documentaire pour aborder ce sujet ?
Nous avons déjà abordé la responsabilité des entreprises à travers des articles et des formats court. Pour en avoir une vision plus globale, il nous fallait un format long. Pour moi, le documentaire a une approche plus accessible qu’un livre ou même qu’un podcast. Ce qui fait la force d’un documentaire, c’est l’immersion. Grâce aux images et aux témoignages, il plonge le spectateur dans un univers. Mais au-delà de sa diffusion grand public, ce qui nous tenait à cœur, c’était d’organiser des projections privées, notamment en entreprise et en université, pour provoquer des échanges. A l’heure actuelle, nous avons organisé plus de 160 projections du documentaire.En tant que réalisateur, c’était aussi un format qui me parlait. J’ai été inspiré par des films comme ceux de Cyril Dion, qui montrent comment les individus peuvent agir pour transformer le monde. Je me suis dit qu’appliquer cette approche à l’échelle de l’entreprise pouvait être tout aussi puissant.
Quel message principal souhaitez-vous transmettre à travers ce documentaire ?
Le message central de ce documentaire est d'éveiller les consciences et d'inspirer les gens à se poser les bonnes questions et à agir. Faire comprendre que chaque individu dans les entreprises peut agir à son échelle et à sa manière.Vous présentez plusieurs entreprises emblématiques qui agissent différemment, comme Patagonia et Tony’s Chocolonely. Quels sont les principaux défis qu’elles rencontrent ?
Pour moi, le principal défi est de mesurer vraiment l'impact qu'elles ont. Par exemple, quand on est devenu aussi gros que Patagonia, cela peut être compliqué. Je dirais que le deuxième défi, c'est de convaincre les sceptiques et tenir sur le long terme. Ce qui m’a marqué, c’est la résilience de ceux qui s’engagent : ils savent que les résultats ne seront pas immédiats, mais ils avancent quand même.
Comment avez-vous sélectionné les entreprises et les experts présents dans le documentaire ?
Je voulais explorer la responsabilité d’entreprise sous plusieurs angles et dans des secteurs qui parlent à tout le monde. Nous achetons tous des vêtements, donc Patagonia était un choix évident. Le chocolat étant un produit universel, Tony’s Chocolonely s’est imposé pour son engagement contre l’exploitation des enfants dans les plantations de cacao. De même, nous utilisons tous des technologies, donc il était essentiel d’intégrer une entreprise du numérique tentant d’adopter une démarche responsable.Pour confronter ces discours à la réalité, nous sommes allés sur le terrain : en Côte d’Ivoire, pour voir l’impact de Tony’s Chocolonely sur les plantations de cacao, et au Sri Lanka, où une entreprise française s’engage dans l’émancipation des femmes à travers la production de thé. L’idée était d’apporter une perspective plus large et de vérifier que ces engagements se traduisent en actions concrètes.
Quels conseils donneriez-vous à une entreprise qui souhaite entamer cette transformation mais qui ne sait pas par où commencer ?
Il faut commencer par se poser les bonnes questions. Il n’y a pas de gestes inutiles. Chaque action, même minime, contribue au changement. Un bon point de départ peut être de passer des certifications comme un questionnaire que l'ONG B-Lab met à disposition pour les certifications B-Corps. Même si l’on ne va pas jusqu’au bout du processus, l’évaluation permet de soulever des questions essentielles et d’identifier des pistes d’amélioration.Quel est l’enseignement principal du film ?
La citation qui me vient est celle de Vincent Stanley, qui citait lui-même un leader de la tribu anglo-britannique, « le droit le plus important que nous ayons, le droit d'être responsable ».L’un des enseignements les plus marquants que j’ai tiré de ces trois années et du film, c’est l’importance d’accepter que les résultats de nos actions ne soient pas toujours immédiats, ni même visibles à notre échelle. C’est un exercice d’humilité : s'imaginer qu'on plante une petite graine, mais qu'on n'aura peut-être jamais le fruit de cette graine-là. Mais il faut le faire quand même !
Ce film interroge à la fois la responsabilité des entreprises, mais il est avant tout centré sur les individus. En échangeant avec eux, j’ai réalisé que leur engagement ne dépendait pas de leur secteur d’activité ou de l’entreprise dans laquelle ils travaillent. Où qu’ils soient, ils agiraient avec la même conviction. Plus qu’un film sur les entreprises, c’est un film sur l’humain.
Visionnez le film sur Ushuaïa TV et TF1+